Article paru dans PhiloMag n°45. En plus d'être globalement intéressant, ce papier traite du thème de l'authenticité de l'être, explicité en cours le 05/01/2011 lors de la correction du premier Bac blanc.

Par Henri Tavoillot : Maître de conférences à la Sorbonne et président du Collège de philosophie

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L'exigence contemporaine de l'épanouissement fait naître un tiraillement entre authenticité et performance.

Déclin de la morale, perte des valeurs, dissolution des repères : ce diagnostic sur le temps présent semble unanime. Il alimente aussi bien les conversations de café que nombre d'ouvrages sérieux. Notre époque serait donc celle du laxisme, du relativisme et du scepticisme éthiques. De nos jours, plus d'impératifs, mais une négociation perpétuelle ; plus de grands sacrifices, mais une compromission de tous les instants ; plus de normes, mais des droits sans devoirs.

Et pourtant, à parcourir les enquêtes nationales, européennes, voire mondiales sur les valeurs, on voit un portrait bien différent. La famille, le travail, la citoyenneté, la tolérance, et même la quête spirituelle, apparaissent, pour l'immense majorité, comme des valeurs non négociables, qu'il convient de soustraire à l'avancée de la consommation et du marché. Le seul changement, mais il est grand, est que ces valeurs, traditionnelles dans leur contenu, ne sont plus perçues comme s'imposant de l'extérieur (à partir de la religion ou de la société), mais comme issues de l'individu lui-même et mises au service de son épanouissement. « Sois épanoui ! » : tel serait donc le nouvel impératif catégorique de l'éthique contemporaine, que l'on retrouve aussi bien dans l'éducation, que dans le travail ou la retraite.

Mais, il faut bien voir qu'une telle exigence n'a rien de faible ou de laxiste, bien au contraire. En persuadant chacun qu'il est maître de son bonheur, notre époque nous rend aussi responsables de nos malheurs. Et cette injonction d'épanouissement est d'autant plus difficile à suivre qu'une contradiction massive semble la traverser. Car que signifie une vie épanouie : est-ce être soi-même ou être plus que soi-même ? Faut-il s'accomplir ou se dépasserDoit-on viser l'authenticité ou la performance ?

L'ambivalence est redoutable ; et l'on peut, sinon la résoudre, du moins tenter de la penser en distinguant trois usages très différents du mot « authenticité ».

Le premier, qui correspond à l'idée d'accomplissement, est synonyme de complaisance, d'égocentrisme ou de narcissisme : « Je suis comme je suis, tant pis si c'est menteur, infidèle, voleur ou criminel : il faut me prendre comme tel. » Ici, la psychologie remplace la morale et le développement personnel, la religion : chacun devient à soi-même sa norme, et… tant pis pour les autres !

À ce premier usage, vient s'opposer un deuxième sens, plus philosophique, du terme : l'homme authentique, selon Heidegger ou Sartre, est celui dont l'existence ne se réduit pas à la quotidienneté ni au « on » de la masse préoccupée, mais celui qui parvient à s'y arracher pour retrouver la vérité de la condition humaine. Contre la mauvaise foi de celui qui se borne à être ce qu'il est, l'existentialisme plaide pour un dépassement perpétuel de soi, signe de la liberté. Le moi épanoui ne serait pas un port d'attache, mais un horizon infini, un peu abstrait, qui s'éloigne à mesure qu'on s'en approche. Telle est la condition de l'homme – la perfectibilité, disait Rousseau –, mais aussi son drame, car il arrive forcément un jour que les bornes de la finitude reprennent le dessus.

Y a-t-il une place entre l'authenticité narcissique et l'authenticité existentialiste ? C'est toute la question. Pour le savoir, il faudrait parvenir à être soi-même sans complaisance ni égoïsme ; et ne pas se contenter de soi sans pour autant rêver d'être un autre. Il faudrait apprendre à renoncer sans cesser de se projeter ; accepter de vieillir tout en continuant d'apprendre, comme disait Solon. Difficile équation, qu'une formule exprime bien : « Deviens ce que tu es. » Inventée par Pindare, dans son Ode pythique, elle sera reprise par Goethe, Nietzsche, Freud… mais aussi, comme slogan publicitaire pour les petits crocodiles de Lacoste. Méfiance donc, car, au fond, elle résume davantage le problème qu'elle ne le résout… Le problème de la sagesse.